Commémoration du 74e anniversaire de la victoire du 8 mai 1945

Discours de M. Bruno Foucher, Ambassadeur de France au Liban, à l’occasion du 74e anniversaire de la victoire du 8 mai 1945

Résidence des Pins, le 8 mai 2019

Monsieur le général Al-Asmar, représentant le président du Conseil des Ministres,
Mesdames et Messieurs les ambassadeurs,
Monsieur le colonel représentant le Commandant en chef,
Monsieur le général Del Col, Commandant de la force intérimaire,
Messieurs les officiers généraux,
Mesdames et Messieurs les élus,
Messieurs les anciens combattants,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,
C’est une date bien particulière que celle du 8 mai. Beaucoup de dates ont un sens, celle-ci en a plusieurs. Ce qui s’y est joué dépasse la guerre même. C’était certes une guerre mondiale, mais sa portée est universelle et structure encore profondément les temps dans lesquels nous sommes. Cette date est une longue cicatrice sur le corps des peuples qui y furent mêlés et dont notre santé tient paradoxalement à la douleur que nous ressentons quand nous l’effleurons.
Nous sommes aujourd’hui réunis devant ce monument qui célèbre le souvenir de soldats français morts pour le Liban, pour commémorer la fin du deuxième conflit mondial en Europe, il y a plus de 74 ans. Mais ce mois de mai, c’est aussi le 70ème anniversaire des grandes libertés, matérialisées dans la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales, dans la foulée de la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Ces textes, parmi les plus importants que l’Humanité se soit jamais donnée à elle-même, ont assuré la prospérité européenne et l’avènement de l’état de droit, les deux n’étant jamais bien éloignés. Ils demeurent aujourd’hui de puissants phares et ont remarquablement su s’adapter aux crises que connait notre monde.
Cette commémoration a enfin une portée particulière au Liban, terre où l’on vit des Français affronter d’autres Français. Le général de Gaulle y prononça un autre vibrant appel, afin que l’armée de Vichy « cesse d’obéir aux traîtres qui comptaient livrer le Levant à l’ennemi ».
C’est donc un anniversaire de ruines et d’espoirs que nous célébrons. La fin des ténèbres oppressantes et le commencement d’une clarté politique inédite, l’accomplissement d’un rêve séculaire fondé sur la liberté et l’absence de guerres en Europe. Qu’avons-nous fait depuis de cet héritage forgé dans les cendres et le sang ?
Nous avons reconstruit et nous l’avons fait prospérer. Aux côtés de nos alliés, et je remercie mes collègues présents si nombreux aujourd’hui, nous avons bâti le système des Nations-Unies, nous avons consolidé la démocratie en Europe et dans le reste du monde. Le Liban est un témoignage vivant des réussites de cette entreprise inédite. La Force intérimaire des Nations Unies au Liban, dont je salue la valeur des soldats qui la composent, a permis de sauver des milliers de vie et contribue à la stabilité du Sud du Liban en appui aux Forces armées libanaises.
Mais cet héritage de mai 45 est menacé par les ingrédients-mêmes de notre défaite de 1940.
Aujourd’hui comme hier, la régression du sentiment d’appartenance nationale et du vivre ensemble se manifeste dans la plupart des démocraties.
Aujourd’hui comme hier, on assiste à une montée de la défiance envers les institutions, pourtant garantes de la liberté. Elle est instrumentalisée par les populismes de tous bords.
Aujourd’hui comme hier enfin, on subit un douloureux constat : la fin de l’espoir en une démocratie universelle. Contrairement à ce que prédisait Francis Fukuyama dans les années 90 l’histoire n’a pas de fin et ce n’est pas le mouvement naturel de tous les peuples que de se doter d’une démocratie libérale.
Mais ces commémorations ne sont pas que l’expression d’un héritage, ce sont des lieux mémoriels devant irriguer la conscience collective. Ils doivent nous éviter de passer encore par les éclipses de juin 40 pour bénéficier de l’esprit de mai 45. Cet esprit tient en quelques messages :
– il nous dit tout d’abord que l’humanité se définit par son refus énergique et à tout prix de la loi inique des conquérants barbares. Ce refus du défaitisme c’est celui d’un Charles de Gaulle désarmé et exilé ou celui d’un Winston Churchill ranimant dans un peuple pacifiste la flamme de la résistance.
– cet esprit nous dit ensuite que la défaite n’est pas l’expression d’une bataille perdue mais bien d’une déliquescence du corps social.
Parmi tous les corps qui composent une nation, les militaires jouent un rôle essentiel dans la perpétuation du souvenir de mai 45. C’est certainement parce que cette guerre fut le théâtre d’un héroïsme inédit, mais c’est aussi parce qu’il réside encore dans l’armée ce sentiment puissant que la mort n’est rien à côté de la souillure. Ce sentiment nous dicte que certains principes cardinaux pour les sociétés modernes (tels que la liberté et le refus des distinctions raciales) ne peuvent souffrir du moindre accommodement. C’est enfin, parce qu’un grand soldat refusant la défaite et continuant le combat depuis Londres et le Levant, y fut l’homme du destin.

Mesdames, Messieurs,
La France se souvient aujourd’hui de ces héros qui ont donné leur vie pour vaincre les forces de l’Axe, en particulier de ces 1 500 soldats britanniques, australiens, indiens et français tombés pour la reprise du Levant à Vichy.
La France se souvient des militaires qui ont forgé cet héritage lumineux et de tous ceux qui l’ont perpétué. Je veux à ce titre rendre hommage aux soldats morts pour la France depuis le 8 mai 2018 :
– Brigadier-chef Karim EL ARABI, du 2ème régiment de hussards ;
– Caporal Abdelatif RAFIK, du 14ème régiment d’infanterie et de soutien logistique parachutiste ;
– Médecin des armées Marc LAYCURAS, du 2ème régiment d’infanterie de marine.
La France se souvient de tous les soldats français engagés dans la FINUL, dans le Sahel, en République centrafricaine, sur toutes les mers du globe et sur le territoire national. Je veux leur dire : soyez fiers de votre engagement au service de votre pays, de la paix et des valeurs de vos drapeaux.
La France se souvient enfin qu’il n’y aurait jamais eu de mai 45, sans le soutien indéfectible de ses grands amis et alliés, engagés à nos côtés alors que nous étions « au fond de l’abîme », comme le disait le général de Gaulle. Mais c’est aussi une occasion de plus de rendre hommage à l’amitié du Liban, qui abrita dès 1941, sur l’aérodrome de Rayak, dans la Békaa, les fameuses escadrilles d’avions de chasse de la France Libre, Alsace et Normandie-Niemen.
Il faut aussi se souvenir de cette jeunesse libanaise, dont on vit 5 000 des siens répondre à l’appel du général de Gaulle pour libérer notre patrie. Cette mémoire perdure dans les nombreuses associations d’anciens combattants de l’armée française au Liban, que je rencontre fréquemment.
Cette fraternité entre nos deux nations, c’est donc aussi une fraternité d’armes, qui se perpétue aujourd’hui par nos partenariats.
Notre-Dame de Paris l’a montré : l’histoire de la France appartient au monde, l’histoire du monde a laissé ses traces dans celle de la France. Elle a forgé dans le sang des liens indéfectibles avec les nations qui l’ont sauvée du désastre et assisté à son tour ses peuples-frères.


Mesdames, Messieurs,
Comme l’écrivait Chateaubriand « Les vivants ne peuvent plus rien apprendre aux morts. […] Les morts, au contraire, instruisent les vivants ». La mémoire n’est pas un monument figé à des gloires passées ou à des épopées lointaines, pas plus que son sens est irréversible. Pour cela, elle est le plus sûr de nos livres de marche, une lumière qui éclaire nos choix et nous arme pour l’avenir. C’est pour cette raison, que les commémorations restent le ferment de toute nation qui veut continuer à s’élever.
Je voudrais conclure par ce message d’espoir et de foi dans la liberté, écrit par le grand intellectuel et historien Marc Bloch, alors que la France connaissait ses heures les plus sombres :
« Un jour viendra, tôt ou tard, j’en ai la ferme espérance, où la France verra de nouveau s’épanouir, sur son vieux sol béni déjà de tant de moissons, la liberté de pensée et de jugement. Alors les dossiers cachés s’ouvriront ; les brumes, qu’autour du plus atroce effondrement de notre histoire commencent, dès maintenant, à accumuler tantôt l’ignorance et tantôt la mauvaise foi, se lèveront peu à peu. »

Vive les peuples amis de la Liberté,
Vive la France./.

Dernière modification : 09/05/2019

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